Le devoir : notions générales

Le concept sera ici abordé à travers la question du bénéfice que l'on peut tirer d'une action accomplie par devoir.

Le devoir est un impératif, adressé à soi par soi-même ou par autrui. Le devoir est « la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi », que Kant, dans les Fondements de la Métaphysique des Mœurs, identifie selon la présence de condition (impératif hypothétique) ou le caractère inconditionnel du devoir (catégorique). Suivre le devoir que l’on fixe pour soi est une forme aboutie de la raison. Par cela, on est en accord avec soi, on fait ce qui est juste. Or une action peut être imposée par autrui contre sa volonté propre : le devoir, fixé par des Lois, peut être contraire à sa morale personnelle : il y a là discordance entre légalité et légitimité, nuance que l’on retrouve également dans la notion d’impératif hypothétique, c’est-à-dire soumis à une condition extérieure.

 

Une action est un fait, un acte : c’est ce qui est entrepris et concrétisé. Toute action, par lien de causalité, engendre des conséquences sur l’acteur comme sur autrui envers lequel l’action est menée. Ainsi, l’action accomplie par devoir induit des conséquences pour soi, mais aussi pour autrui. Si l’on se limite aux conséquences pour soi, le devoir est une forme de contrainte, qui peut donc s’avérer aliénante, mais aussi de concordance par rapport à un ordre : en cela, il inscrit l’être en concordance avec la Loi, qu’elle soit morale ou juridique. Or le devoir est une obligation d’agir : peut-on retirer un quelconque bénéfice à une action menée sous la contrainte ?

 

1 – Le devoir accompli, source de bonheur et de respect de soi.

 

- Impératif catégorique : « Il n’y a qu’un impératif catégorique : agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » (Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs). Sans l’impératif catégorique ainsi défini, le devoir tout comme la morale pourraient simplement disparaître. Cela suppose de se contraindre soi-même en suivant la morale ; cette vision du devoir, chez Kant, implique aussi l’obligation pour la politique de se plier à la morale.

 

- Impératif hypothétique : « Agis que telle sorte que tu traites l’Humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». L’impératif hypothétique, plus faible, est soumis à des conditions : il est relatif. Or chez Kant, le bonheur se mérite à travers la réalisation du devoir moral en tant que recherche d’un bien universellement souhaitable. L’impératif catégorique, et non l’hypothétique, peut seul conduire à la réalisation de soi, au bonheur.

 

Cela passe, cependant, par un déchirement, une résignation, poussant l’Homme à abandonner son désir et ses attentes personnelles.

 

2 – Le devoir peut être source de déchirement ou d’humiliation.

 

- Par la révélation de ses faiblesses, induites par le caractère sensible de l’Homme, le devoir soumis à la Loi morale peut s’opposer aux penchants de la personne, à ses attentes personnelles, et ainsi révéler l’inadéquation possiblement existante entre la Loi morale et la conscience de soi. Ce décalage entre les « appétits sensibles » et le devoir induit par la morale révèle les faiblesses du caractère humain. En cela, le devoir peut apporter la confusion et l’humiliation chez la personne, ainsi confrontée à son caractère indigne vis-à-vis de la morale universelle.

 

- La morale n’est pas nécessairement universelle. Cette idée prédomine chez Nietzsche, pour qui la morale n’est qu’une invention. Dans le cas de la légitime défense, par exemple, l’Homme s’autorise à faire le mal. Un Etat menacé s’autorisera à faire la guerre, ce qui conduira à d’immenses pertes humaines. Le devoir, ici dépourvu de morale universelle, ne peut plus promettre chez Nietzsche le bonheur qui pointait chez Kant, mais simplement l’obligation pour des raisons utilitaristes : « Toute morale admet les actes intentionnellement nuisibles en cas de légitime défense, c’est-à-dire quand il s’agit de conservation. Mais ces deux points de vue suffisent à expliquer toutes les mauvaises actions exercées par des hommes sur des hommes. On cherche le plaisir, on veut s’éviter le déplaisir ; en quelque sens que ce soit, il s’agit toujours de conservation » (Nietzsche, Humain, Trop Humain). Ici, le devoir s’accomplit par besoin de conservation.

 

3 – Le devoir, au-delà de son caractère contraignant.

 

- Et si le seul devoir valable était, au-delà de la morale, de se libérer de ce fardeau qu’est le devoir et d’agir librement ? Nietzsche, attaché à cette volonté de transcender la morale, notamment dans Par-delà le Bien et le Mal ou encore dans Ainsi Parlait Zarathoustra, revendique ce besoin de s’affranchir des contraintes fixées et d’agir en accord avec soi-même : là réside peut-être le véritable devoir. En cela, le devoir de liberté apporterait cette liberté, cette libération.

 

- Pour Jankélévitch, la seule situation dans laquelle le devoir n’humilie jamais l’Homme est lorsque celui-ci est accompli par amour, quelle que soit la nature de celui-ci. De ce fait, le devoir est prodigué par simple joie du « don » et valorise l’Homme, qui trouve son bonheur dans l’abandon de soi, par amour. Ici, le devoir ne pèse plus : il n’est plus perçu comme une humiliation, mais tout simplement comme une évidence.