Opposition supposée entre raison et passion

Le sujet étant très large, il ne s'agit là que de grossières pistes de réflexion.

On part ici du principe que la passion est intrinsèquement opposée à la raison : cela reste bien évidemment à prouver. La passion est connue pour être issue du sentiment, de l'arbitraire, tandis que la raison est le produit de la réflexion ; en cela, passion et raison s'opposent. or dans le cas du progrès scientifique, par exemple, une idée raisonnable découle d'une hypothèse qui, elle, se base souvent sur du ressenti, de l'irrationnel, avant d'être confronté dans sa validation à la raison. On pourrait, en cela, penser que la passion ne serait pas opposée mais plutôt une étape vers la raison. Il s'agit de voir si sensations et réflexion sont bien antagonistes.

 

La passion recouvre plusieurs sens : il peut s'agit d'une passion pour quelque chose ou quelqu'un, c'est à dire un goût prononcé qui montre un attachement affectif, ou bien une passion au sens religieux, au sens de la foi. Dans les deux cas, l'affection, l'attachement dépassent le cadre de la raison scientifique, en ce sens que l'on est prêt à ne plus agir de façon "raisonnable", c'est-à-dire en s'arrêtant sur les pour et les contre d'une action, allant même parfois contre ce qui semble constituer notre intérêt personnel. Toutefois, Wittgenstein, dans le Tractatus Logico-Philosophicus, explique cette idée qui voudrait que l'Homme soit à "la parois du monde", c'est-à-dire entre logique et irrationnel, croyance ou, plus largement, métaphysique dépassant le cadre de la raison. Passion et raison mènent ainsi à se poser une question plus large : l'Homme peut-il vraiment se passer de croyances ?

 

1 – Le monde est l’ensemble des faits

 

-            Wittgenstein : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Il ne faut pas mélanger domaine de la science et domaine de la croyance, de la religion. Tout ce qui est explicable, c’est-à-dire le monde en tant qu’ensemble des faits, doit relever du domaine de la logique et de la science, tandis que tout ce qui tient au métaphysique doit être discuté avec précaution, s’agissant là de croyances et d’opinions personnelles guidées par une foi, ou par l’absence de foi. Le fanatisme religieux ne saurait être combattu par un fanatisme scientifique visant à instaurer l’idée que tout est explicable par la science.

 

-          Dans l'Antiquité, stoïciens et épicuriens par exemple considéraient avec beaucoup d'égards la question de la nature des passions. Selon les premiers, celles-ci étaient néfastes et devaient absolument être bannies de manière à accéder à une certaine pureté de l'esprit. Tout attachement aux choses matérielles ainsi qu'à la vie du monde ou encore aux êtres (bannissement du sentiment amoureux, de l'affectif) était ainsi fortement limité, et même proscrit. Chez les épicuriens, les passions se doivent d'être régulées par la raison, contrôlées sous l'égide de la pensée rationnelle. Toutefois, une certaine part leur était réservée et celles-ci étaient claissifiées en fonction de leur nature : les épicuriens admettaient en effet leur existence comme inexorable dans certains cas.

 

2 – L’Homme ne peut pas se passer de passions et de croyances

 

-          Platon, avec le mythe de la caverne, donnait une représentation non pas de la religion, mais plutôt du manque de connaissances donnant lieu à des croyances. Or, en termes de spiritualité, il est pour l’instant tout à fait impossible de tout expliquer par la connaissance scientifique, et cela sera peut-être toujours le cas. L’Histoire montre que l’Homme, malgré le progrès de la logique, a besoin de croire : la science elle-même a fait l’objet de dérives (le scientisme), et des sphères pourtant destinées à la logique se retrouvent envahies par les croyances et l’irrationnel ( la politique). Les religions n’ont pas disparu parce que l’Homme a un besoin de croyance évident, afin de ne pas désenchanter entièrement le monde. La religion peut ainsi posséder un rôle régulateur sur l’être humain, lui permettant d’assouvir son besoin de croyance.

 

-          La passion est un moteur de la vie et ce qui lui donne un sens ; c'est aussi ce qui permet à l'Homem la création, au sens le plus large du terme. Kierkegaard, dans Les passions, décrit bien ce besoin et explicite le lien entre création artistique (dans la musique, par exemple), et passion. La musique, aussi mathématique soit-elle, ne fait qu'expliciter et héberger diverses passions, de l'amour à la foi en passant par la révolte, la colère. Les passions sont au centre de la création artistique. La musique, bien qu'il s'gisse d'une codification logique (solfège), est toute entière consacrée à l'émulation des passions.

 

3 – Science et passion devront toujours cohabiter.

 

-          Tout ne peut pas être expliqué par la logique, et que la science n’est pas le seul savoir à disposition de l’humanité. Au-delà des croyances, la foi reste une réelle expérience, certes mystique, mais appréciable, tout comme les passions restent un moyen, aussi subjectif soit-il, d'appréhender le monde, et, au-delà, de le vivre, d'exister en lui, de lui donner sens. Cette expérience ne sera jamais remplacée par le progrès scientifique, qui lui se trouve limité par des normes, qui sont celles de la raison.

 

-          Il semble bien qu’aucune réponse logique ne puisse être donnée de façon satisfaisante à une question métaphysique que pourrait être celle du sens de la vie. Malgré les efforts de Kant, Spinoza ou Descartes, peut-être est-il plus sage, comme Wittgenstein, de séparer clairement les rationnel et irrationnel. Toutefois, ces philosophes montrent bien que l’on peut faire cohabiter en l’Homme science et religion, logique et foi. Le véritable progrès est certainement dans cette tolérance mutuelle.

 

Bien que la religion ait été mise à mal par le progrès scientifique et l’avancée de la connaissance scientifique, notamment sur la question de la création de la Terre et de l’origine des espèces, ou encore du fonctionnement de l’Univers, toutes les passions ne sauraient être rendues raisonnables. En cela, la passion reste, malgré tout, une autre source de savoir, fondée non pas sur la démonstration mais sur la l'intuition, le soudain, le ressenti. Cependant, croire que tous les phénomènes pourront un jour être expliqués par la science relève, là aussi, de la croyance. Le progrès scientifique a permis à l’Homme de connaître le monde environnant de manière très précise, et la science progresse chaque jour de manière stupéfiante dans chaque domaine. Toutefois, les religions ont encore de beaux jours devant elles, pour le meilleur comme pour le pire ; et le problème résidera toujours dans le non-respect des frontières entre sphère de la logique et sphère de la passion.