Le devoir : notions générales (2)

Le champ de recherche implique ici la question de la liberté dans le devoir à l'égard d'autrui.

Le devoir implique le respect d’une loi, qu’elle soit morale ou juridique. Le devoir à l’égard d’autrui, qui est un autre « je », revêt un caractère fortement moral, examiné par Kant et défini comme un impératif qui n’est soumis à aucune condition : c’est l’impératif catégorique, ainsi défini : « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». Or cette volonté universelle, fatalement, peut se trouver en situation de contrarier nos aspirations personnelles ; en ce sens, notre liberté, c’est-à-dire notre affranchissement de toute contrainte, s’en trouve mis à mal. Toutefois, il ne va pas de soi que nos besoins personnels, définis comme un attachement, chez les stoïciens ou les épicuriens par exemple, ne soient une réelle liberté.

 

Le devoir est, selon Kant, « la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi (Fondements de la Métaphysique des Mœurs). Il peut s’agir d’une loi morale (impératif catégorique) ou d’une loi relative, soumise à conditions (impératif hypothétique). Autrui est un autre « je », dont les attentes personnelles diffèrent de celles que l’on désire pour soi. Or l’impératif catégorique implique que l’on agisse de telle sorte que l’on souhaiterait qu’il s’agisse là d’un principe universel, comme le définit Kant dans les Fondements de la Métaphysique des Mœurs. On doit, ainsi, agir pour autrui comme on souhaiterait qu’autrui agisse pour nous. Cela, pourtant, peut s’opposer à nos attentes personnelles, à nos « appétits sensibles ». Quel intérêt, dès lors, trouvons-nous à accomplir notre devoir à l’égard d’autrui ?

 

1 - Le devoir accompli, au prix d'efforts, nous permet de mériter le bien-être

 

- Impératif catégorique : « Il n’y a qu’un impératif catégorique : (Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs). Sans l’impératif catégorique ainsi défini, le devoir tout comme la morale pourraient simplement disparaître. Cela suppose de se contraindre soi-même en suivant la morale ; en supposant qu’autrui agisse également selon le principe de l’impératif catégorique, je suis le bénéficiaire du devoir accompli par autrui tout autant qu’il reçoit les bienfaits des actions que j’accomplis selon l’impératif catégorique. Tout le monde gagne à agir selon la Loi Morale.

 

- Impératif hypothétique : « Agis que telle sorte que tu traites l’Humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». Le devoir implique le sacrifice de ses envies personnelles, des désirs pour soi, égoïstes, mais permet à l’Homme de gagner le respect et, ultimement, le bonheur. Or, seul l’impératif catégorique peut amener l’Homme à ce niveau.

 

Cela passe, cependant, par la renonciation des volontés d’agir pour soi, induites par notre sensibilité propre. En cela, le devoir envers autrui apparaît comme un déchirement, un sacrifice.

 

2 – Le devoir peut être source de déchirement ou d’humiliation.

 

- Par la révélation de ses faiblesses, induites par le caractère sensible de l’Homme, le devoir soumis à la Loi morale peut s’opposer aux penchants de la personne, à ses attentes personnelles, et ainsi révéler l’inadéquation possiblement existante entre la Loi morale et la conscience de soi. Ce décalage entre les « appétits sensibles » et le devoir induit par la morale révèle les faiblesses du caractère humain. L’Homme, dès lors, peut certes mériter un bonheur qui, selon Kant, sera divinement reconnu ; toutefois accomplir son devoir envers autrui implique des sacrifices, un déchirement, et l’humiliation de la conscience de soi, qui se révèle indigne de la loi morale.

 

- La morale n’est pas nécessairement universelle. Cette idée prédomine chez Nietzsche, pour qui la morale n’est qu’une invention. Le philosophe, qui s’oppose ici à Socrate et Platon, montre que l’on agit toujours d’abord pour soi et que le devoir que l’on s’impose n’est qu’une facette de la faiblesse humaine. L’Homme agit d’abord par souci de conservation, par-delà le bien et le mal. En outre, la morale ne vaut que si l’on considère l’Homme comme disposant d’un libre-arbitre ; si ce n’est pas le cas, alors rien n’autorise à le juger en termes de bien et de mal. Nietzsche, de ce fait, met à mal les considérations kantiennes. Le devoir, ici dépourvu de morale universelle, ne peut plus promettre chez Nietzsche le bonheur qui pointait chez Kant, mais simplement l’obligation pour des raisons utilitaristes : « Toute morale admet les actes intentionnellement nuisibles en cas de légitime défense, c’est-à-dire quand il s’agit de conservation. Mais ces deux points de vue suffisent à expliquer toutes les mauvaises actions exercées par des hommes sur des hommes. On cherche le plaisir, on veut s’éviter le déplaisir ; en quelque sens que ce soit, il s’agit toujours de conservation » (Nietzsche, Humain, Trop Humain). Ici, le devoir s’accomplit par besoin de conservation.

 

3 – Le devoir accompli pour autrui doit être librement consenti.

 

- Pour Jankélévitch, la seule situation dans laquelle le devoir n’humilie jamais l’Homme est lorsque celui-ci est accompli par amour, quelle que soit la nature de celui-ci. De ce fait, le devoir est prodigué par simple joie du « don » et valorise l’Homme, qui trouve son bonheur dans l’abandon de soi, par amour. Ici, le devoir ne pèse plus : il n’est plus perçu comme une humiliation, mais tout simplement comme une évidence. S’il est accompli par amour, le devoir conduit ainsi au bonheur beaucoup plus sûrement que la satisfaction égoïste de ses besoins.

 

- Le devoir, pour ne pas peser comme un fardeau, comme le décrit Nietzsche, ne doit plus en être un. Dans la mesure où le devoir est défini par une loi qui nous paraît juste, légitime, il s’agit simplement d’une évidence ; si la Loi nous paraît injuste, nous ne garantissons que notre conservation en la respectant. Si, au-delà, nous nous affranchissons de cette idée de devoir, nous nous grandissons et assurons notre liberté. Il ne saurait y avoir de réponse toute faite aux questions de bien et de mal, mais simplement de remise en cause de l’usage que chacun fait de sa liberté. S’affranchir du devoir en tant que tel, c’est aspirer à la liberté. Cela ne veut pas dire aller contre le devoir, mais s’affranchir de la notion d’obligation, et dépasser le cadre de la morale.