Science et religion

Nous nous intéresserons ici au sujet en essayant de voir pourquoi les avancées scientifiques n'ont pas mis fin aux religions, sujet récurrent en philosophie moderne.


La question de l’opposition du savoir scientifique et du fait religieux se pose surtout en Occident, tout d’abord dans les dialogues de Socrate, mais aussi et surtout depuis la Renaissance, période non seulement de redécouverte de cet héritage antique, mais aussi d’avancées majeures dans les différents domaines scientifiques. Galilée est pour beaucoup dans cette fracture. Or force est de constater que les religions sont loin d’avoir succombé au progrès scientifique : peut-être est-ce là parce que leurs domaines restent bien distincts. Wittgenstein voyait le monde comme « l’ensemble des faits » : la spiritualité et la religion, se trouvant hors de la logique, n’avaient donc pas leur place dans les discussions scientifiques. La science, dans son schéma, occupe le monde, et la religion l’extérieur du monde. L’Homme, lui, est entre les deux : il forme la paroi du monde. Si le progrès scientifique parvenait un jour à tout expliquer, qu’en serait-il de l’Homme lui-même et de sa place dans le monde ?


Le progrès scientifique, c’est l’avancée de la connaissance régie par la logique et la déduction sur les a priori et les certitudes impossibles à démontrer. La science, ainsi, doit perpétuellement se tenir prête à opérer sa propre remise en question pour mieux avancer. C’est ce que Thomas Kuhn définit dans sa théorie des paradigmes. Les religions, elles, sont une pensée plus ou moins unie sur un ensemble de réponses métaphysiques concernant l’existence ou l’absence d’un ou de plusieurs dieux, l’au-delà, la place de l’âme, etc. Ici, le sujet part du principe que le progrès scientifique aurait dû faire disparaître les religions : or il n’en est rien. Bien sûr, l’idée même d’un dieu est inhérente à la religion ; or cela ne veut pas dire que l’idée d’absence de dieu est inhérente à la science, puisqu’il s’agit là de question pour lesquelles la logique ne rentre pas en compte. Bien sûr, religion et science se côtoient et s’affrontent parfois, comme sur la question de l’origine du monde ; toutefois, penser que le progrès scientifique est destiné à faire disparaître les religions est un mythe, le mythe d’une science surpuissante, appelé scientisme. Or cette croyance en la science est aussi une croyance, et pourrait presque passer pour une religion. Cela soulève une interrogation majeure : l’Homme peut-il vraiment se passer de croyances ?

1 – Le monde est l’ensemble des faits

-    Wittgenstein : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Il ne faut pas mélanger domaine de la science et domaine de la croyance, de la religion. Tout ce qui est explicable, c’est-à-dire le monde en tant qu’ensemble des faits, doit relever du domaine de la logique et de la science, tandis que tout ce qui tient au métaphysique doit être discuté avec précaution, s’agissant là de croyances et d’opinions personnelles guidées par une foi, ou par l’absence de foi. Le fanatisme religieux ne saurait être combattu par un fanatisme scientifique visant à instaurer l’idée que tout est explicable par la science.

-    Hegel pensait « le réel est rationnel ». Le Cercle de Vienne, lui aussi, pensait que le monde pouvait être décrypté par la logique, et que seul le manque de paramètres empêchait de tout quadriller. Depuis, les scientifiques et savants se sont spécialisés, tant les champs d’investigation sont larges. Ce mythe a vécu ; toutefois l’idée demeure que les situations ne sont qu’une combinaison de paramètres. Plus nous pouvons recouper des connaissances générales, plus nous aurons une idée précise de chaque situation, unique comme peut l’être un tirage du loto : les numéros sont tous connus : seuls leur combinaison diffère. Toutefois, la religion échappe complètement à cette idée du monde. Il s’agit là de deux champs bien distincts.

2 – L’Homme ne peut pas se passer de croyances

-    Platon, avec le mythe de la caverne, donnait une représentation non pas de la religion, mais plutôt du manque de connaissances donnant lieu à des croyances. Or, en termes de spiritualité, il est pour l’instant tout à fait impossible de tout expliquer par la connaissance scientifique, et cela sera peut-être toujours le cas. L’Histoire montre que l’Homme, malgré le progrès de la logique, a besoin de croire : la science elle-même a fait l’objet de dérives (le scientisme), et des sphères pourtant destinées à la logique se retrouvent envahies par les croyances et l’irrationnel ( la politique). Les religions n’ont pas disparu parce que l’Homme a un besoin de croyance évident, afin de ne pas désenchanter entièrement le monde. La religion peut ainsi posséder un rôle régulateur sur l’être humain, lui permettant d’assouvir son besoin de croyance.

-    L’Homme pourrait se passer de croyances, mais n’est pas assez mûr pour cela. Nietzsche affirme que « Dieu est mort » ; le philosophe s’imagine également un surhomme, capable de s’affirmer entièrement et de se libérer des carcans de la croyance. Or ce surhomme, par définition, ne saurait être un homme, celui-ci étant en permanence restreint par ses aspirations religieuses et morales.

3 – Science et religion devront toujours cohabiter.

-    Cette dernière vision, assez dépréciative de la religion, pourrait être remplacée par la simple idée rappelant que tout ne peut pas être expliqué par la logique, et que la science n’est pas le seul savoir à disposition de l’humanité. Au-delà des croyances, la foi reste une réelle expérience, certes mystique, mais que l'on se doit de considérer. Cette expérience ne sera jamais remplacée par le progrès scientifique, qui lui se trouve limité par des normes, qui sont celles de la raison.

-    Il s’agit simplement de deux savoirs différents. Bien que de nombreux philosophes aient tenté de percer au grand jour cette question de l’existence de Dieu, il semble bien qu’aucune réponse logique ne puisse être donnée de façon satisfaisante. Malgré les efforts de Kant, Spinoza ou Descartes, peut-être est-il plus sage, comme Wittgenstein, de séparer clairement les deux. Toutefois, ces philosophes montrent bien que l’on peut faire cohabiter en l’Homme science et religion, logique et foi. Le véritable progrès est certainement dans cette tolérance mutuelle.

Bien que la religion ait été mise à mal par le progrès scientifique et l’avancée de la connaissance scientifique, notamment sur la question de la création de la Terre et de l’origine des espèces, ou encore du fonctionnement de l’Univers, toutes les questions métaphysiques ne sauraient être expliquées par la logique, du moins pour l’instant. En cela, la religion reste, malgré tout, une autre source de savoir, fondée non pas sur la démonstration mais sur la foi. Cependant, croire que tous les phénomènes pourront un jour être expliqués par la science relève, là aussi, de la croyance. Le progrès scientifique a permis à l’Homme de connaître le monde environnant de manière très précise, et la science progresse chaque jour de manière stupéfiante dans chaque domaine. Toutefois, les religions ont encore de beaux jours devant elles, pour le meilleur comme pour le pire ; et le problème résidera toujours dans le non-respect des frontières entre sphère de la logique et sphère de la croyance.