La culture dans notre société de masse

Ce que l'on appelle "culture de masse", c'est la tendance de la société de "masse" dans laquelle nous sommes inscrits à considérer la consommation d'objets d'art comme une forme de loisirs parmi d'autres. Nous parlons ainsi couramment d'industrie du disque, de marché du cinéma... Cela est une réalité, reste à savoir ce qu'elle implique.

La culture façonnée en industrie

Il est à noter, pour commencer, que la culture est perçue comme un loisir, un divertissement, au sens propre du terme (di vertere = détourner de). Dans notre société moderne, tout le monde a plus facilmement accès à la culture, aux musées, aux expositions, à la musique... mais l'espace de temps libre, entre travail, restauration et sommeil, ne permet pas réellement de profiter de cet accès autrement que sous forme de loisir. Au même titre que le sport, le jeu ou la télévision, l'art se consomme et devient une marchandise à part entière. Hannah Arendt met en perspective cet aspect dans La Crise de la Culture : "La culture se trouve détruite pour engendrer le loisir". 

L'art, de plus, s'est massifié dans sa conception, passée à un stade industriel, notamment dans le cas de la musique et du cinéma (du moins pour la plupart des éléments visibles du monde artistique) ; il s'est aussi massifié dans sa pratique : visiter un musée comme le Louvre ou le MOMA en une journée relève de la consommation bien plus que de la contemplation. Martin Heidegger considère là que ces pratiques ne s'opèrent pas par goût pour l'art, mais plutôt pour tromper l'ennui qui caractérise notre condition moderne. Cela renvoie, une fois de plus, à la notion de divertissement. Bien sûr, d'aucuns se reconnaîtront dans une pratique plus contemplative ou plus patiente du fait culturel. Toujours est-il que les logiques de classements musicaux, de blockbusters du cinéma ou, encore une fois (cet exemple se retrouve dans bon nombre de pages de ce blog), de notation de la ministre de la culture sur des critères qui ne sauraient souffrir d'une attente de résultats à long terme d'une politique culturelle, témoignent d'une massification perceptible par tous.
Comment l'art peut-il trouver sa place dans la société de consommation ?

La culture est devenue une valeur marchande à part entière. Par le biais des tour operators, on vend Venise, Paris ou le Caire sous la forme d'un pack, d'un forfait, avec logement, divertissement, et extase visuelle. Le Louvre, d'ailleurs, ouvre un double à Abou Dhabi, aux Emirats Arabes Unis. Aujourd'hui, visiter Carcassonne et son histoire se font dans une logique similaire à une journée à Disneyland, et la comparaison n'est pas exagérée : la seule différence est que les enfants préféreront certainement Disneyland, ce que l'on ne saurait leur reprocher. Ainsi, le monde culturel est aujourd'hui soumis, à l'instar d'une industrie, à des logiques de marché. La preuve réside dans l'avènement du marketing culturel. Toutefois, cette culture de masse dégage également des aspects tout à fait profitables dont il faut savoir tirer parti.

Vers une démocratisation de la culture

La culture de masse, à certains égards, constitue un véritable progrès, notamment parce qu'elle permet à tout un chacun d'accéder, s'il le souhaite, à la culture, de sa forme la plus simple à la plus élaborée et élitiste. Bien sûr, les grilles de lectures des oeuvres ne se distribuent pas massivement, mais l'accès, qui peut donner envie de décoder ces oeuvres par la suite, existe. On ne peut le nier. D'ailleurs, dans une société où l'art était l'apanage d'une aristocratie, il n'était pas évident que tous aient la même compréhension des oeuvres et, aujourd'hui encore, achat d'une oeuvre d'art ne veut pas dire appréciation de celle-ci à sa juste valeur. Qui le pourrait, d'ailleurs...

André Malraux a défini ainsi le sens du mot art : "tenter de donner conscience à des hommes de la grandeur qu'ils ignorent en eux". Cette vision donne à réfléchir sur la diffusion à tous de ces produits culturels, qui peuvent s'avérer bénéfiques à plus d'un titre.

La massification de la production culturelle a également permis de diversifier ces codes et de produire de nouvelles formes d'expression culturelle. Ainsi, à côté de l'art institutionnel, presque officiel, se développe des pratiques culturelles que l'on pourrait quasiment qualifier d'hérétiques au vu de l'ancienne vision de la culture. L'Histoire de la musique en témoigne plutôt bien, notamment avec l'émergence du rock n'roll, puis du punk, du metal, du hip hop : leur difficile reconnaissance a permis à l'art d'évoluer et de sortir des schémas jusque là empruntés. En sociologie, les Cultural Studies, initiées par l'école de Birmingham et des figures comme Stuart Hall ou David Morley, ont montré que chacun avait de la culture en lui, et que les cultures ne devaient pas s'établir en hiérarchie. L'art institutionnel ne vaut pas mieux que l'art contestataire ou underground : tous sont simplement de nature différente. Chacun se reconnaît, ainsi, dans des codes diversifiés.

Enfin, on peut se demander si la culture de masse, sur le long terme, a réellement un effet sur l'art. Beaucoup de poètes et de peintres ont été maudits de leur vivant avant de connaître la gloire. Et, à ce titre, il y a fort à parier que les premiers du top 50 ne seront pas l'héritage culturel d'une époque, mais simplement des faits des pratiques de consommation à un moment donné. Les années 70 ont retenu Led Zeppelin, Pink Floyd, The Doors et le Velvet Underground pour la musique. Cela ne dépend pas nécessairement du nombre d'albums vendus, mais plutôt de l'influence que ces artistes ont pu avoir sur la création musicale...

Conclure sur l'apport de la culture de masse est délicat, et dépend énormément de l'héritage culturel d'origine. Toutefois, dans la société occidentale, il semble que l'élitisme des pratiques culturelles ait été durant des années un instrument de domination sociale. Richard Hoggart, dans La Culture du Pauvre, résume ainsi :

"Il ne faut pas oublier que ces actions culturelles n'ont qu'une action forte lente sur la transformation des attitudes et qu'elles sont souvent neutralisées par des forces plus anciennes. Les gens du peuple ne mènent pas une vie aussi pauvre qu'une lecture, même approfondie, de leur littérature, ne donnerait à penser. Il n'est pas aisé de démontrer rigoureusement une telle affirmation, mais un contact continu avec la vie des classes populaires suffit à en faire prendre conscience. Même si les formes modernes du loisir encouragent parmi les gens du peuple des attitudes que l'on est en droit de juger néfastes, il est certain que des pans entiers de la vie quotidienne restent à l'abri de ces changements".

Dans la prudence de ces propos, Richard Hoggart souligne bien le caractère tortueux et subtil des apports bénéfiques et néfastes de la culture de masse à la question culturelle dans notre société. Entre qualité et quantité, le lien s'établit parfois pour se rompre à un autre endroit.