Le progrès historique

L’Histoire, avec un « H », représente le passé de l’humanité, et plus précisément le passé qui débute à l’apparition de l’écriture, la période précédente étant connue comme préhistoire. Le progrès désigne un changement d’état qui s’oriente vers le mieux, le positif : or cela implique que l’Histoire ait un sens. Il est admis ici en présupposé que l’on doute de pouvoir parler d’un progrès historique ; cela peut vouloir dire que l’on considère que l’Histoire ne s’oriente nulle part, ou bien ne connaît pas de progrès. Si l’Histoire n’a pas de sens, elle ne peut effectivement pas s’améliorer ou même changer ; cela signifierait qu’elle est cyclique. L’Histoire a-t-elle un sens ?

 

1 – Le progrès, évolution visible de l’Histoire

 

a) Le progrès technique, tout d’abord, apparaît évident lorsque l’on traverse les âges. Celui-ci a permis à l’Homme de se sédentariser et de s’assurer ainsi, par les cultures et l’élevage, de quoi s’alimenter régulièrement. Il a permis aussi l’amélioration de la vie et la lutte contre les maladies, ainsi que l’allongement de l’espérance de vie, presque deux fois plus importante aujourd’hui qu’il y a 3000 ans.

 

b) Le progrès moral, ensuite, semble conduire petit à petit l’Histoire vers une société plus évoluée. L’abolition de l’esclavage, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ainsi que la reconnaissance des droits des femmes ou encore les progrès de la démocratie sont autant d’exemples des avancées humaines, qui font que l’on peut soutenir l’idée d’un progrès historique.

 

Pourtant, le progrès technique, utilisé à des fins moins humanistes, a contribué à la barbarie et à l’antithèse exacte d’un progrès moral : l’holocauste, les camps de concentration soviétiques, nazis ou chinois, ainsi que la prolifération nucléaire sont autant de faits engendrées par les avancées technologiques. Cela ne peut pas être considéré en soi comme un progrès.

 

2 – L’évolution historique, simple changement d’échelle

 

a) Ce que l’on appelle progrès technique est en fait une évolution de la science au-delà de la morale. Si l’on ajoute la dimension morale au progrès, alors il ne peut avoir de progrès technique, et historique. Le XXème siècle est le plus meurtrier après… le XVIème siècle, symbolisant la conquête du Nouveau Monde et par la même occasion la traite des noirs, le génocide indien… Toute évolution connaît un revers de la médaille. De ce fait, les maladies peuvent aujourd’hui être techniquement guéries, et l’agriculture produit plus que jamais : pourtant, la grande majorité des êtres humains souffrent actuellement de malnutrition et ne peuvent se payer des soins. La guerre n’a pas non plus disparu : elle est au contraire bien plus meurtrière en raison de la prolifération des armes autour du globe.

 

b) L’Histoire se répète : pour Nietzsche, qui énonce le mythe de l’éternel retour, l’Histoire n’est pas dirigée vers un but à atteindre ou naturellement encline au progrès : elle est au contraire empêtrée dans les répétitions des erreurs humaines. Seuls les contextes diffèrent. Sans pour autant parler d’Histoire cyclique, Nietzsche nous met en garde sur la stagnation de l’Histoire, due avant tout à l’incapacité des hommes de se transcender et d’évoluer profondément.
Un autre philosophe, Alexandre Kojève, évoque lui directement une théorie de la fin de l’Histoire, c’est-à-dire d’une Histoire absolument cyclique, qui ne connaîtrait donc pas de progrès.

 

Pourtant, nul ne peut nier que les choses évoluent et que le monde est en perpétuelle mutation. La science montre ses avancées, qui peuvent être bénéfiques ou non ; elle permet tout de même à l’humanité de faire reculer l’ignorance, de même que la philosophie ne peut revenir en arrière. Ses avancées paradigmatiques sont constantes, et la philosophie elle-même est un exemple d’avancée inexorable vers le progrès, que contiendrait ainsi l’Histoire. Par ailleurs, la sociologie, que contient (ou qui contient... aux chercheurs de ces disciplines de s'accorder) l'Histoire, a permis de considérables avancées de la connaissance humaine.

 

3- Un mal pour un bien ?

 

a) Marx énonçait l’idée que la guerre est le moteur de l’Histoire. En cela, le philosophe allemand ne se limitait pas à la seule lutte armée : cette idée s’étend à tous les types de conflits (économique, social), qui plus que la paix font bouger les lignes. Pour Marx, la guerre est un mal qui permet de faire avancer l’Histoire. Ce que l’on peut, ainsi, considérer comme une barbarie peut aussi permettre de déboucher sur un monde meilleur. En termes de luttes des classes et de lutte économique, Marx pensait que le capitalisme, une fois arrivé à ses propres contradictions, allait laisser la place au communisme. Si les théories ne se sont pas révélées exactes dans les faits, elles appuient tout de même l’idée des luttes pour les acquis sociaux qui, pour bon nombre d’individus, et malgré de lourds sacrifices, ont permis d’améliorer les conditions de travail. En donnant cette importance à la guerre, on peut aussi voir que la Première Guerre Mondiale, aussi horrible soit-elle, a fait naître la SDN, et que la Seconde Guerre Mondiale a donné naissance à l’ONU, mais aussi à l’Union Européenne, qui rend quasiment impossible la guerre sur le Vieux Continent.

 

b) Pour Goethe, « qui ne sait tirer les enseignements de trois mille ans vit seulement au jour le jour » (qui est aussi, cela n'aura échappé à aucun lecteur assidu, la ligen directrice de ce blog). Etudier l’Histoire pour le récit qu’elle propose ne sert à rien : le tout est d’en tirer les leçons pour tenter de ne pas répéter les mêmes erreurs. Si le progrès historique n’est pas toujours palpable, c’est alors simplement parce que l’humanité, par ignorance, répète inlassablement les mêmes erreurs. C’est précisément ce que Nietzsche dénonce par l’idée de l’éternel retour. Les horreurs du passé, dès lors, sont un fardeau bien plus insoutenable, car elles nous mettent face à une responsabilité de l’Humanité, évoquée par Milan Kundera dans son roman L’Insoutenable Légèreté de l’Etre. Cette Histoire, que nous devons assumer, nous échappe tout autant que notre propre existence est insensiblement empêtrée dans un présent fuyant. "L'Histoire est tout aussi légère que la vie de l'individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s'envole, comme une chose qui va disparaître demain". Nous devons, de cette insoutenable légèreté, assumer la charge et en extraire le sens.

Le progrès historique, pour finir, ne dépend que de nous, et se matérialise par ce que Paul Ricoeur identifie comme « devoir de mémoire ». Que les erreurs du passé nous servent au moins de leçons, afin qu'elles ne se reproduisent plus.